N'aggravez pas votre deuil
- Isabelle Sojfer

- 29 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 mai
Un article à lire jusqu'au bout si vous ne voulez pas souffrir davantage
C'est fou ce qu'on peut lire sur les forums consacrés au deuil sur Facebook. Il ne se passe pas de jour sans que je tombe sur des déclarations du genre :
« Je te pleurerai éternellement », “ C'est une douleur qui ne disparaîtra jamais”, « On ne se remet jamais d'un deuil », "Ma tristesse ne partira jamais", « Le deuil n'est pas qu'une douleur, c'est une déchirure sans fin ». Ou encore : 'Perdre un être cher, c'est comme tomber dans un gouffre sans fond, la souffrance est sans fin » Sauf pour l'allitération (sans fond, sans fin), que peut-on trouver d'utile à ce genre de phrase ?
Souvent, ces déclarations s'accompagnent d'illustrations générées par IA : des visages qui sanglotent sans pudeur, un dos courbé transpercé de flèches, un corbeau perché sur une des flèches.. Le corps transpercé de flèches rappelle les représentations du martyre de Saint Sébastien dans la peinture religieuse. J'ai aussi trouvé un cœur sanguinolent, avec ses artères coupées, et le texte suivant : « Son départ a brisé ma vie. Chaque jour, son absence me lacère. Son décès a laissé une blessure que rien ne pourra jamais refermer. »
Brisure, lacération, blessure... Bien sûr, les forums sur le deuil existent pour que les gens expriment leur ressenti, mais on est bien au-delà de la description d'un état intérieur : on est dans la culture du morbide. Les personnes qui emploient de telles images, avec des déclarations au futur, énoncent un projet clair : celui de ne jamais cesser de souffrir. Elles font vœu de malheur, à la manière des religieux qui font vœu de pauvreté, chasteté et obéissance.
Le pire est que ces publications recueillent des « like » et des commentaires d'approbation. Les endeuillés sont-ils donc masochistes ? Éprouvent-ils une jubilation à se vautrer dans le malheur et le défaitisme, ou bien se sentent-ils moralement supérieurs en adoptant cette posture ?
Certains vont dire que je ne comprends pas, et ils n'auront pas tort. Pour moi, le chagrin se porte à l'intérieur ; l'exprimer de cette manière ne fait que tirer les autres vers le bas, et le représenter littéralement est de mauvais goût. Imaginez, s'il fallait illustrer les désordres intestinaux comme certains illustrent le deuil...
Au delà du bon et du mauvais goût, il y a l'impact que de telles images et déclarations ont sur notre psychisme. Dire, écrire ou « liker » "Ma tristesse ne partira jamais", c'est du conditionnement négatif. C'est aussi une spéculation. Connaissez-vous l'avenir ? Non ? Alors c'est un engagement, celui de toujours rester malheureux(se). Mais quel est l'intérêt de faire un tel vœu ? Ça sert qui ? Personne. Ni vous, qui vous assurez pour toujours une vie bien horrible, ni le défunt, qui ne reviendra pas pour autant. Et qu'est-ce que ça apporte de coller cette idée dans la tête d'autres personnes en deuil ? Le monde a-t-il besoin d'encore plus de tristesse et de négativité ?
Ce n'est pas parce que la perte de votre être cher vous fait mal « comme au premier jour » que vous ne vous en remettrez jamais, sauf si vous décidez de ne jamais vous en remettre. Les gens décident ce genre de chose en général par culpabilité. Si c'est votre cas, je vous conseille d'en parler à un psy. À quoi ça sert de ne jamais vouloir s'en remettre ? C'est comme une plaie que vous amuseriez à triturer pour qu'elle s'infecte et ne se referme jamais.
Les gens qui entretiennent leur chagrin ont très peur d'oublier leur défunt. Pour éviter l'oubli et pour vous soulager, commencez à noter tous les souvenirs que vous avez de lui ou d'elle, même les plus petites choses. Il y a une différence entre le souvenir et le chagrin. S'il est souhaitable de conserver pour toujours le souvenir, le chagrin, lui, est-il indispensable ?
Mais alors, comment exprimer un immense chagrin sans sombrer dans le masochisme ? Constatez votre douleur au présent. N'engagez pas le futur. Ne dites pas que la blessure ne se refermera jamais. Ne cultivez pas le désespoir. Laissez à la blessure la possibilité de pouvoir un jour cicatriser. Dites de préférence : « Aujourd'hui, j'ai l'impression que cette blessure ne se refermera jamais ». En circonscrivant votre déclaration dans le temps (« aujourd'hui »), et en précisant que c'est votre impression, vous limitez son impact négatif, vous ne bloquez pas l'avenir. Vous vous laissez la possibilité de pouvoir à nouveau respirer librement, un jour, même si vous ne savez pas quand.
Un deuil fait très mal et peut durer très longtemps. Il n'est pas nécessaire d'en rajouter. On n'oublie jamais, mais la blessure s'apaise avec le temps (long). Si bien sûr on accepte de la laisser s'apaiser !
Pour votre santé mentale, n'engagez pas l'avenir. La douleur est très forte aujourd'hui, mais pour demain, ne faites pas de pronostics. Vivez votre chagrin au présent, pas au futur.
Vous trouverez d'autres pistes pour ne pas aggraver votre deuil dans DEPUIS QUE TU ES AU CIEL, un livre écrit à 100% par un être humain passé par là.
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Courage à tous.




Tout à fait... et Malheureusement, sur Facebook, il y a plein de groupe de pleureuses et de pleureurs, pour ceux qui souhaitent partager leur souffrance, pour se sentir moins seul... et se réconforter de voir que les autres soufrent aussi... au lieu de se tourner vers la lumière qu'ils ont pu vivre...
Ah... Die Freudeschade... prend tout son sens sur Facebook... c'est assez drôle qu'en français ce mot n'a pas d'équivalent... avec tous ces clubs... Merci pour vos articles, ils nous illuminent.
D'accord à 100% . D'ailleurs l'éternité c'est long, surtout vers la fin (Woody Allen) !