La marchande de cercueils
- Isabelle Sojfer

- 26 févr.
- 4 min de lecture

Une personne de ma connaissance a envisagé un temps de travailler dans les pompes funèbres. Je lui ai demandé ce qui l'avait attirée dans cette profession, ce qui lui avait fait changer d'avis, et ce qu'elle en avait retenu. Vous allez voir, c'est édifiant.
« Ce qui m’avait attirée dans la profession de conseiller funéraire :
« J’étais intéressée par l’accompagnement en fin de vie et aussi différentes pratiques chamaniques. Il m’a semblé que côtoyer la mort, les émotions et processus qui y sont reliées serait une façon de mieux connaître certaines de ces pratiques et connaissances.
« C’était aussi en quelque sorte pour apprivoiser l’idée de ma propre mort, et celles de mes proches.
« Plus prosaïquement, c’est la seule formation que Pôle Emploi aie jamais proposé de me payer, et qui me permettrait de toucher 100 ou 150 euros de plus pendant le mois de cours. Comme je n’avais rien d’autre en vue, j’ai accepté.
« Ce qui m’a fait changer d’avis :
« En premier lieu, le côté glauque du métier : passer mes journées entre les familles endeuillées, la morgue et les cimetières : je n'avais pas la carrure et je ne souhaitais pas m'insensibiliser. Il y avait aussi beaucoup de paperasse et surtout des procédures compliquées à suivre et parfois à recommencer, des partenaires à relancer.
« Il se trouve aussi que je n’ai pas trouvé d’embauche : j’ai eu quelques touches mais il fallait tout connaître par cœur et ce n’était pas le cas : les procédures nous avaient été enseignées sur un programme en ligne, plutôt confus et expéditif.
« Et puis les salaires avaient baissé : le smic proposé ce n’était pas si bien payé pour à la quantité d'informations à prendre en compte et à l’investissement en temps et en énergie.
« Ce que j’ai appris sur ce milieu :
« En 2018, la profession lançait des vagues de recrutements car elle savait déjà qu’il y aurait multiplication des épidémies mortelles. La suite l’a confirmé. L’épidémie de 2020 n’était bien sûr pas citée, le sujet était noyé dans des considérations sur le vieillissement de la population et les diverses grippes. Le formateur était très compétent et fin, mais tout en parlant du devoir de faire face à ces besoins il a clairement exprimé qu’une montée en flèche des décès dans un futur proche augmenterait le chiffre d’affaire de ce secteur d'activités.
« Il avait aussi un discours sur l’empathie qu’on peut trouver limite sur un plan éthique : il fallait se blinder face au malheur des autres ; notre époque faisait toute une histoire de la mort et tendait à l’occulter mais ce n’était pas si important puisqu’on allait tous mourir ; en temps de guerre ou de haute mortalité infantile les gens étaient beaucoup plus détachés ; derrière le deuil c’est notre propre mort qu’on pleure ; on autoriserait bientôt le suicide assisté et ce ne serait pas plus mal.
« Le tout accompagné d’un humour spécial pompes funèbres -plutôt grinçant, façon de désamorcer les tensions, de dédramatiser, mais aussi de prendre tout ça avec une certaine légèreté…
« Alors bien sûr, quand on fait ce métier-là il faut savoir se protéger des émotions et du malheur des autres sinon on sombre. Surtout qu’on a parfois à faire à des familles qui s’insultent et s’entre-déchirent dans l’agence, ou à des morts qui se prennent des claques, des crachats avant la fermeture du cercueil. Il est nécessaire de savoir faire face, garder son quant-à-soi et faire bonne figure. Mais c’était aussi nous inculquer un détachement proche de l’indifférence, ne pas perdre de temps à écouter et savoir canaliser les épanchements pour vendre des cercueils en bois précieux, des poignées de luxe et des accessoires autant que possible.
« D’ailleurs pendant mon stage en agence, un homme est entré pour le décès d’une parente éloignée qui n’avait pas de descendance. Il a annoncé son budget, en disant clairement qu’il allait devoir vider son compte en banque pour les obsèques et qu’il voulait le moins cher. La responsable d’agence l’a assommé d’informations pour placer des articles plus coûteux et des options. Je la voyais faire et je n'ai pas apprécié. Quand elle allait remplir cette commande j’ai rappelé au client la référence du cercueil le moins cher qu’il avait repéré dans un premier temps, il a opté pour celui-là et renoncé aux fioritures. Après son départ, la responsable d’agence a pété un câble. J’ai dit que c’est ce qu’il avait demandé et qu’il était gêné financièrement, mais elle n’en a pas démordu : ce n’était pas son problème, elle avait besoin d’argent pour son nouveau canapé et je lui avait fait rater tant de commission. On ne pouvait pas envisager de travailler ensemble.
« En bref, il est demandé au personnel de gérer la présentation et les mimiques de façade, mais ce milieu a des côtés qui sont à mon sens humainement critiquables. À moins de travailler pour les pompes funèbres municipales (qui existent à Paris, pour les autres villes je ne sais pas), mais ça revient quand même à gagner sa vie sur les malheurs des autres et ça ne me convenait pas.
« Tout ça explique aussi pourquoi j’ai changé d’avis car je n’ai pas appris grand-chose de très encourageant sur ce métier, malgré les blabla sur : accompagner les familles dans leurs douleurs, leur offrir un moment mémorable, l’éternel souvenir et la dernière demeure etc. »
Sylvie M.
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Et toujours, DEPUIS QUE TU ES AU CIEL (le livre). Il ne coûte que 14€ dans sa version papier. Quand on sait à quel point les personnes en deuil sont vues comme un marché juteux, DEPUIS QUE TU ES AU CIEL (le livre) est une offre complètement raisonnable. J'ai publié il y a deux ou trois mois mes chiffres de vente sur la page Facebook, comme preuve que je ne suis pas en train de profiter du malheur des autres (ou du mien) avec DEPUIS QUE TU ES AU CIEL, Stratégies d'accommodement à l'usage des personnes en deuil. Surtout, ce livre est écrit à 100% par un être humain. Ce n'est plus si courant. Plein de choses, notamment au sujet du deuil, sont maintenant écrites par de l'intelligence artificielle. Des articles, des sites entiers. Je suis tombée il y a quelques temps sur la chaîne d'un homme qui se vante de gagner beaucoup d'argent en vendant des livres de psychologie dont il n'écrit pas une seule ligne..
Courage à tous.



Temoignage de Sylvie intéressant et édifiant
Merci